
portrait de Libé
Brassens et Bénabar, bonne pioche ^^Christophe ALIX pour Libé a écrit :Jérôme Rota, 33 ans. Ex-intermittent du spectacle, cet informaticien français a inventé l'équivalent vidéo du MP3, qui est en train de chambouler le monde du cinéma.
Devine qui vient DivX ?
«Vous verrez, il est très cool, sympa et attachant, avait promis l'attachée de presse . C'est un peu le gourou de la boîte.» Un gourou, l'inventeur du DivX ? Un penseur ? Le bidouilleur d'un format de compression vidéo téléchargé plus de 300 millions de fois et qui est à l'image numérique et au cinéma ce que le MP3 est au son et à la musique ? Jean et blouson informe, barbe de trois jours, cheveux mi-longs et lunettes cerclées à la John Lennon, le voilà qui débarque avec un sac à dos en guise d'attaché-case dans un hôtel du quartier de l'Opéra. Jérôme Rota n'a pas la faconde des stars du Net et ne revient pas d'un voyage initiatique dans une contrée lointaine. «Je n'ai pas un parcours de business management, reconnaît-il, comme s'il devait se justifier, je suis un geek qui a débuté dans l'underground et qui s'est d'abord intéressé à la technologie pour la technologie.»
Cette attirance pour l'ordinateur, qu'il a contractée tout petit, a mené très loin et très haut ce petit-fils d'immigrés italiens de Montpellier. Très loin : sur les rives du Pacifique, à San Diego la californienne, réputée pour sa douceur de vivre  parfaitement raccord avec son côté dude (quelque part entre glandeur et branleur) sorti du Big Lebowski des frères Coen. Et très haut dans la mythologie du nerd bidouilleur mué en start-upeur comblé et entrepreneur fortuné : avec 300 000 parts, Jérôme Rota est devenu le deuxième actionnaire particulier de DivX Inc., entreprise rutilante de 300 salariés qui pèse aujourd'hui 723 millions de dollars (544 millions d'euros). Autant de preuves d'une indéniable success story, qui ne l'émeut pas outre mesure. «Je ne vais certainement pas me rendre malade à suivre le cours de mes actions . Je gagne 150 000 dollars par an, que je claque sans faire des trucs de dingue à part me payer de temps en temps une moto.» Argent pas tabou, mais «franchement, on s'en fout». Sujet suivant.
Ce méridional à l'accent prononcé dès qu'il renoue avec sa langue maternelle a un faible pour deux mots, vision et mission, qu'il distille à gogo pour expliquer sa trajectoire. Celle d'un Mozart de l'informatique devenu «un manager haut placé dans l'organigramme, qui "reporte" directement au directeur général». Il y a d'abord chez Rota la «vision» de la digital lifestyle, cette révolution des médias d'une force inouïe qui fait de chacun de nous le créateur autant que le consommateur de son propre bouquet d'images, à organiser entre PC et téléviseur. Quant à la «mission» du créateur du DivX, elle consiste à rendre tout cela possible sans que d'autres «imposent leur vision fermée de la technologie et de la distribution des biens numériques». L'ancien intermittent du spectacle, qui a fait breveter ses inventions, peut bien désormais évoquer la nécessité d'une rémunération pour les ayants droit, il demeure rétif à toute contrainte. «Jérôme reste un idéaliste pétri de la culture libertaire des pionniers du Net, explique un proche. Si cela ne tenait qu'à lui, tout serait gratuit et la société constituée à partir de ses découvertes n'aurait jamais vu le jour. Mais maintenant qu'il est dedans, il s'est pris au jeu.»
Au commencement, il n'y avait ni vision ni mission. Encore moins le pressentiment qu'un codec (système de compression et de décompression des fichiers) trafiqué dans une chambre de bonne allait devenir le symbole de la piraterie de films sur le Net et s'attirer les foudres du tout-puissant syndicat des studios d'Hollywood. «Au départ, il s'agissait juste de présenter mes infographies en plein écran.» Mais le geek «Gej» (son surnom dans les newsgroups, qui signifie «fada» en occitan) est partageur, et quelques mois plus tard son bébé DivX est utilisé pour compresser le film culte des hackers de l'époque, Matrix. Succès et déflagration garantis. A partir de ce jour, adieu la vidéo timbre-poste qui rame sur les ordinateurs, adieu les DVD aux formats sécurisés et la tranquillité des ayants droit. Un long métrage tient désormais sur une galette à quelques centimes d'euros et se télécharge sur le Net en moins d'heures qu'il n'en faut pour voir le film. Resté anonyme par crainte de poursuites judiciaires mais aussi parce que «le mystère servait le mythe», Gej finira par se dévoiler dans une pleine page du Wall Street Journal. Un vendredi, il débarque aux Etats-Unis avec juste son blouson de moto sur le dos pour rencontrer ses futurs associés, jusque-là connus par courriel. «La vie là -bas, c'est simple. Avec une bagnole, une maison, t'es intégré, dit-il. Par contre, t'as intérêt à être assuré ou à avoir de quoi payer. Aux urgences, c'est le premier truc qu'on te demande ; si tu n'as rien, tu crèves.»
Ce jeune père, mari d'une Indienne originaire de New Delhi (il s'appelle désormais Jérôme Vashisht-Rota), dit qu'il a appris à aimer «les Américains  pas l'Amérique Â, le Superbowl et Thanksgiving». Sa conversion à l' American way of life n'avait pourtant rien d'évident. Le garçon est né dans la banlieue de Montpellier et a grandi dans un milieu populaire, à mille lieues de l'hédonisme californien. Le grand-père, antifasciste, a fui l'Italie de Mussolini. Papa est électricien, maman infirmière. On est «bien à gauche» et sympathisants communistes, on raille les socialistes «mous du bulbe», et il faut se saigner pour payer un ordi au petit, qui veut programmer des jeux alors qu'il n'a pas encore 10 ans. Au collège de la Paillade, en zone sensible, le jeune Rota est «un peu branleur mais pas mauvais élève», bon Samaritain dès qu'il s'agit de soulager un copain d'un souci informatique. Personne à la maison pour le pousser vers de longues études : ce sera IUT d'informatique, où les 19,5/20 en programmation contrastent avec les zéros en maths. «Au moins, tu trouveras toujours du boulot», lui disent ses parents alors que, à 22 ans, il gagne déjà mieux sa vie qu'eux. Fou de vidéo, fan de cinéma (Tarantino, les dialogues de Bacri-Jaoui ou de C'est arrivé près de chez vous ) et de la scène musicale alternative montpelliéraine, il veut aussi comprendre «ce que veut dire une image d'un point de vue esthétique». D'où sa fréquentation d'une école de cinéma, puis le choix de l'intermittence et de l'indépendance pour marier compétences techno et vidéo dans la 3D, les effets spéciaux et les génériques, etc.
S'il reconnaît que les Etats-Unis ont réussi à lui inculquer le goût d'entreprendre («DivX, en France, ça aurait pris vingt ans, et probablement sans moi»), Jérôme Rota se méfie de «Sarkozy l'Américain qui flatte les bas instincts», n'a rien contre les 35 heures et dit que ses copains du Sud gagnent des misères mais vivent aussi bien que lui  ou presque. La musique américaine le «gonfle», il préfère les «franchouilleries» de Bénabar, s'est remis à Brassens et a appelé son fils Julien. Des bribes de France cultivées à distance : il revient au pays tous les deux ans.
La vie après DivX ? Il la voit au service de la démocratisation de la création numérique, à l'image de son modèle Steve Wozniak, cofondateur d'Apple avec Steve Jobs, qui transmet le virus de la techno à des gamins. «Il faut dépasser ces histoires de piratage, de destruction liée au numérique. Il faut que la techno soit mise à contribution pour aboutir à quelque chose de plus grand que ses buts initiaux.» Amen !